+224 625 130 505 info@guineesignal.com
Sélectionner une page

Un livre poignant raconte ce qui s’apparente à un système de traite d’êtres humains : celui des footballeurs africains, prêts à tout pour arriver en Europe.

Dans leur livre Magique système, l’esclavage moderne des footballeurs africains, les journalistes Christophe Gleizes et Barthélémy Gaillard racontent comment le rêve de devenir footballeur professionnel en Europe pousse des milliers de jeunes à se lancer dans une aventure dangereuse et à tomber entre les mains d’escrocs sans scrupules qui se prétendent agents mais opèrent comme des passeurs. Infomigrants a interviewé l’un des auteurs de cette enquête de terrain menée pendant plus d’un an à travers l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale.

Infomigrants : Chaque année, 6.000 mineurs africains tentent leur chance de devenir joueur professionnel en Europe. Pourriez-vous commencer par nous décrire ce rêve ?

Christophe Gleizes : Ces 6000 jeunes ne sont pas tous motivés par les mêmes choses dans le sens où il faut distinguer trois cas de figure : le joueur talentueux, le joueur moyen et le joueur « nul ». Le joueur talentueux, donc la pépite, est l’exception. Il va être repéré dès la pré-adolescence par les meilleurs clubs européens et va entrer dans une des meilleures académies de football de son pays. Ce joueur va vite monter en grade et énormément de gens s’intéressent à lui parce que les plus-values vont être énormes.

Et certains profitent de ce rêve et, comme vous le dites dans le livre, sont « prêts à briser des destins pour quelques billets ». Là on parle notamment des agents escrocs qui recrutent les jeunes. Dans quelle mesure peut-on les considérer comme des passeurs ?

Ils sont totalement des passeurs, car ils vont vous faire passer via des réseaux bien huilés et opaques qu’ils entretiennent, comme des réseaux diplomatiques pour avoir un visa plus facilement. La logique est la même partout mais les combines diffèrent. Dans le livre on parle par exemple du cas d’un jeune de Guinée-Bissau. Avant même d’arriver au Portugal, il avait déjà obtenu la nationalité portugaise.

Là ce sont alors les autorités de Guinée-Bissau qui sont complices en délivrant les papiers nécessaires ?

Les autorités sont tantôt complices, tantôt laxistes et parfois bernées. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Mais par exemple vous avez en RDC des bureaux parallèles à la Fédération congolaise. Il y a le Bureau de lutte contre le trafic d’âge et dans ce Bureau vous allez avoir un mouton noir qui va vous permettre de passer. Si vous obtenez un visa à l’ambassade cela ne veut pas dire que toute l’ambassade est corrompue mais qu’il y a une personne à l’intérieur qui donne le coup de pouce quand il faut.

Comment font ces agents escrocs pour approcher les jeunes ?

Dans chaque pays d’Afrique, il y a des rabatteurs qui répondent à un agent. Ils sont chargés d’écumer les terrains locaux et de trouver les meilleures opportunités. On a par exemple présenté le cas d’un agent espagnol basé à Madrid qui travaille avec un chauffeur de poids lourd franco-malien et qui va arnaquer cinq enfants.

Et voilà comment cela se passe : vous arrivez près du terrain, vous présentez bien, vous portez un beau costard, vous avez un faux document avec l’en-tête de Manchester United ou du PSG. Là vous parlez aux cinq petits joueurs. Vous les faites rêver et  leur dites qu’ils vont être les nouveaux Cristiano Ronaldo et qu’ils vont réussir à aller en Europe. Forcément les jeunes de 16 ans ont la tête qui tourne en entendant ça.

Après il faut avoir les moyens de se lancer…

Les parents aussi ont souvent la tête qui tourne. Ils sont souvent des acteurs moteurs de cette décision et ils sont souvent aveuglés par la vue d’un billet. Je ne fais pas de généralisation évidemment. Mais au Mali par exemple, ont dit qu’avoir un footballeur dans la famille c’est comme avoir un puit de pétrole. Dans ce cas les parents sont ravis par cette perspective d’évolution et ils sont prêts à engager des sommes conséquentes pour permettre à leur progéniture d’exporter ses talents. Cela va jusqu’à hypothéquer une maison, ou vendre un terrain ou demander à tout le village de se cotiser pour pouvoir payer la somme demandée par l’agent. On parle de 2000 ou 3000 euros, ce qui peut constituer des économies de toute une vie et engager la réputation de l’enfant pendant longtemps dans son village ou dans son quartier parce que énormément de gens comptent sur lui. Si ensuite le joueur réussit, l’agent va gagner un pourcentage de son transfert, par exemple à un million d’euros en Grèce, puis le joueur va être transféré pour 3 millions en Belgique etc. On crée la valeur ensuite par le transfert et on fore le continent à la recherche de valeur.

Mais que deviennent ceux qui ne réussissent pas, ou par exemple ne passeront jamais de tests dans des clubs ?

Le foot est très compétitif. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ceux qui ne réussissent pas sont abandonnés tout simplement dans des conditions misérables ou on les laisse vivoter. Il y des agents qui disparaissent purement et simplement dans la nature. Il y a ceux qui prennent les passeports et les cartes d’identité aux jeunes. D’autres vont les laisser en stand-by et les loger dans des endroits insalubres en attendant de les faire passer l’un ou l’autre test. Le Portugal est très réputé pour ces situations où les jeunes sont en stand-by en permanence.

La puissance du rêve : chacun se demande qui va être la prochaine star du ballon rond

Certains viennent avec un visa, mais d’autres viennent clandestinement…

Les visas sont difficiles à obtenir. Certaines personnes arrivent alors par la route classique des migrants clandestins pour espérer faire des essais et jouer au foot une fois sur place. Par exemple, l’Île-de-France est l’un des plus gros viviers de recrutement de talents dans le monde footballistique. Si vous êtes dans un petit club en Ile-de-France vous pouvez tout de suite être repéré si vous êtes bon. Il y a aussi des terrains spécialisés à Bruxelles où tous les immigrés qui se rencontrent savent qu’il y a des recruteurs qui viennent voir les matches.

Dans votre livre vous parlez aussi de la situation de jeunes joueurs qui à Casablanca, qui essaient eux-aussi de se faire repérer sur certains terrains. Est-ce que le Maghreb marque pour beaucoup la fin du voyage ?

Disons que beaucoup d’illusions se perdent mais c’est une étape de transit et de stand-by vers l’Europe. C’est tout particulièrement le cas au Maroc.

Vous-pouvez nous raconter cette situation ?

Si vous êtes un jeune Ivoirien par exemple, le Maroc est l’un des rares pays où vous pouvez avoir trois mois de visa. Là-bas le niveau du football local en termes de structure se rapproche un peu de celui de l’Amérique latine. Il y a des salaires, la possibilité d’évoluer et de participer à des grandes compétitions européennes ou africaines. Mais une fois que le droit de séjour arrive à échéance, les joueurs passent dans la clandestinité.

Est-ce que les escrocs rodent aussi sur internet ?

Tout à fait. Ils ont simplement une page Facebook ou un site internet plus ou moins bien fait. Là vous trouvez un numéro de contact. Cette page Facebook va présenter quelque chose d’idyllique, avec des fausses photos et vous dit qu’il faut payer 4000 euros pour suivre trois mois de cours avec les meilleurs entraineurs du monde. C’est de la publicité mensongère. Même le joueur « nul » a la possibilité de le faire si par exemple sa famille lui paie cette somme. Il risque ensuite de se retrouver confronté à une série de galères, à être logé à 15 personnes dans des appartements insalubres sans avoir aucune possibilité de recours.

Vous dites aussi que la destination de l’Europe est pour beaucoup un aller sans retour…

Oui, pour ceux qui ont été arnaqué ou qui n’ont pas réussi. Je dirais, pour donner un ordre de grandeur, que cette situation d’échec touche au moins 70% des cas, voire même plus. Il s’agit de personnes qui sont poussées à bout et qui sont vraiment dans l’impossibilité du retour, ruiné, arnaqué et trahi. Se faire trahir par quelqu’un est déjà d’une violence extrême pour ces jeunes de 16 ans. Malgré tout, en même temps, ces jeunes continuent à être portés par l’espoir d’une vie meilleure et qu’ils ont ce talent qui va leur permettre de sortir de la situation. Alors ils s’accrochent est c’est dans ces moment par exemple qu’ils peuvent tomber dans des réseaux criminels.

Il n’y a pas que l’Europe comme destination…

L’Europe c’est l’Eldorado. C’est comme Hollywood. Mais après vous pouvez aussi travailler à Bollywood et jouer en Asie. Une grande étape de transit est le Maghreb et après les destinations exotiques sont nombreuses. Cette destination va changer selon le niveau du joueur.

Un entraineur d’un club à Kinshasa dit qu’il n’a aucun moyen de retenir ses joueurs. Pourquoi ?

C’est un gros problème dû à l’incompétence de beaucoup de décideurs locaux et à leur corruption. Mais il faut aussi bien comprendre que cet état de désorganisation est aussi permis et encouragé en sous-main par les clubs européens. A Abidjan, vous avez 400 académies « poubelles », qui  n’ont d’académie que le nom et sont la porte d’entrée vers tous les trafics. Ces académies sont le plus souvent des petits business de la misère, mais dans certains cas, ce sont des clubs professionnels ou en tout cas des agents qui sont derrière. Les clubs européens doivent arrêter de se servir en Afrique comme dans un rayon de supermarché sans payer la facture.

Alors que faire ?

Il faudrait permettre aux structures locales de progresser et de s’inscrire dans l’économie du football. Pour cela, il faudrait notamment faire en sorte que les clubs européens paient les indemnités de formation aux clubs qui ont formé les joueurs. Tout cet argent permettrait de payer les joueurs 500, 600 ou euros 700 euros. Ce qui n’est rien quand on voit le salaire de Neymar. Mais cela empêcherait déjà ces joueurs d’être dans l’urgence du départ. Cela leur permettrait de faire vivre un peu leur famille et d’attendre pour partir en bonne et due forme avec le papier bien signé et le transfert bien négocié, au lieu de suivre un aventurier qui va les amener on ne sait où.

Le Camerounais Samuel Eto’o s’est retrouvé sans papiers en France avant de devenir une star mondiale.

Dans votre livre,  Saer Seck, le président de la Ligue de football sénégalaise, dit que les grands footballeurs africains sont les meilleurs VRP du rêve européen. Est-ce que pour vous ces stars ont une mission et une responsabilité envers les jeunes dans la mesure où ils pourraient les sensibiliser ?

Je suis d’accord pour dire qu’ils devraient en parler un peu plus et encourager les jeunes à ne pas partir à l’aventure. Pour autant, leurs prises de parole sur ce sujet seraient inaudibles. Car ce serait dire : regardez-moi et toutes mes richesses, ma femme et ma voiture que j’expose en permanence sur les réseaux sociaux, mais surtout ne faites pas comme moi parce que vous n’allez pas y arriver. On comprend bien que ça ne va pas marcher.  D’autant que tous les jeunes sont portés par un rêve dont la force est vraiment ébouriffante. J’avais du mal à croire à quel point ils y croyaient dur comme fer, même quand ils ne sont pas de bons joueurs. Ils sont prêts à tout endurer et à tous les sacrifices.

Vous évoquez dans le livre la fondation Samilia qui tente de sensibiliser les jeunes… 

Il y a un passage intéressant où l’un des membres de cette fondation demande à un groupe de jeunes, qui d’entre eux veut partir en Europe. Tout le monde lève la main. Puis il leur explique qu’ils vont au-devant de grandes déconvenues, qu’il y en a peut-être seulement un qui va réussir alors que les autres vont vivre des galères et des arnaques à la chaine. Et bien là, vous savez ce que font les jeunes ? Ils se regardent tous et se demandent lequel va être celui qui va réussir. Et celui qui réussit pourra s’offrir une vie de rêve et sera montré tous les weekends à la télévision en VRP de ce rêve européen.

Magique système, l’esclavage moderne des footballeurs africains, 194 pages, éditions Marabout.