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Le New York Times et deux équipes de chercheurs britanniques ont enquêté sur le sauvetage désastreux de migrants en Méditerranée, le 6 novembre 2017. En retraçant les événements presque minute par minute, leur enquête montre comment les garde-côtes libyens, financés par l’Europe, ont sciemment laissé des personnes se noyer sous leurs yeux. 

La vidéo dure 16 minutes. Seize minutes d’images insoutenables, de noyades, de cris et de morts. Nous sommes le 6 novembre 2017 et 20 personnes, des hommes, des femmes et des enfants, se noieront ce jour-là, au milieu de la mer Méditerranée, malgré la présence à quelques mètres d’eux de l’ONG allemande Sea Watch et des garde-côtes libyens.

A travers cette vidéo en forme d’enquête, le New York Times retrace quasi scientifiquement le déroulé de cette journée. Une enquête menée moins pour insister sur la nature dramatique des noyades que pour fustiger le comportement désastreux des garde-côtes libyens, totalement passifs ce jour-là.

Aidé par deux équipes de recherche de l’Université de Londres, Forensic Architecture et Forensic Oceanography, le New York Times retrace minute par minute les événements à l’aide de vidéos, de témoignages de survivants et de sauveteurs, d’enregistrements radio, des données de navigations des navires, de sources officielles. Les enquêteurs ont aussi exploité les images filmées par plus de 10 caméras, dont celles installées sur le Sea-Watch, et ont même décortiqué les vidéos prises au téléphone portable par les garde-côtes libyens. 

« L’Europe se lave les mains de toute responsabilité » 
« Nous avons voulu vous montrer comment la politique [européenne] a tué au moins 20 personnes en une seule journée », accuse le New York Times dans la vidéo. 
Le prestigieux journal américain fustige la politique européenne en mer Méditerranée. Formés et soutenus financièrement par l’Union européenne (UE), les garde-côtes libyens sont devenus, au printemps 2017, les « partenaires » de l’Europe. Habilités à intervenir en mer pour protéger leurs côtes, ils sont également autorisés à « secourir » les embarcations en détresse. 
Un accord Libye-UE dénoncé tout au long de la vidéo. « Pour l’Italie – et l’Europe – [l’accord avec les Libyens] est une situation idéale. L’Europe peut empêcher les gens d’atteindre ses côtes en se lavant les mains de toute responsabilité du point de vue de leur sécurité », peut-on lire dans l’article qui complète la vidéo.

Deux migrants se noient sous les yeux des garde-ctes libyens le 6 novembre 2017 Crdit  capture dcran YouTube

« Les Libyens ont ignoré toutes les techniques standard de sauvetage »

L’enquête du New York Times commence quelques heures après le départ de l’embarcation de migrants de Tripoli. Ce matin-là, le canot qui quitte les eaux libyennes pour entrer dans les eaux internationales commence à se dégonfler. 

Pour survivre, les 150 occupants n’ont qu’une seule chance : alerter les autorités italiennes. Avec un téléphone satellite, ils contactent alors la marine italienne, qui relaie l’appel de détresse à tous les navires à proximité. L’appel est également transmis à la marine libyenne. Deux heures après, les garde-côtes libyens seront les premiers sur les lieux avec leur navire le Ras-Jeddir-648.

« Leur bateau est arrivé à toute vitesse, les vagues étaient si fortes, les gens [à bord de l’embarcation de fortune] sont tombés à l’eau », se remémore un survivant dans la vidéo.

Selon les vidéos et les images analysées, les migrants qui parviennent à rejoindre la vedette libyenne sont frappés. Les autres, qui se débattent dans l’eau, sont abandonnés à leur sort. Certains garde-côtes les filment en train de couler, peu ont des gilets de sauvetage. Aucun canot de sauvetage ne sera mis à l’eau. « Les Libyens ont ignoré toutes les techniques standard de sauvetage », accuse le New York Times. InfoMigrants avait écrit un article au sujet du comportement dangereux des garde-côtes libyens, ce jour-là. 

Une personne se noie sous la vedette des garde-ctes libyens le 6 novembre 2017 Crdit  capture dcran YouTube

Quelques minutes plus tard, un autre bateau arrive après avoir reçu l’appel de détresse, le Sea Watch 3, habitué aux secours en haute mer. « Le Sea Watch avait suffisamment d’espace pour abriter tous ceux qui avaient été à bord du canot. Il aurait pu les amener en Europe, en sécurité, où ils auraient peut-être obtenu l’asile », peut-on lire dans l’article du New York Times. « Au lieu de cela, 20 personnes se sont noyées et 47 autres ont été capturées par les garde-côtes libyens ».

« On se noie en 30 secondes, une minute »

Le Sea Watch, en effet, est témoin d’un gigantesque fiasco. Et a été constamment menacé par la marine libyenne. « Il y avait tellement de personnes dans l’eau, on a essayé de tous les sauver mais elles étaient éloignées les unes des autres », témoigne un sauveteur. Pourtant, la situation est urgentissime. « Quand on ne sait pas nager, on se noie en 30 secondes ou en une minute ».

Pourquoi les garde-côtes libyens ont-ils été passifs ? Pourquoi n’ont-ils pas laissé au Sea Watch toute latitude pour agir ? Le New York Times est lapidaire. « Si les Libyens ont fait le déplacement ce jour-là, c’est surtout pour remplir leur contrat avec l’UE qui les finance. Leur priorité n’est visiblement pas de sauver des vies ».

Ce 6 novembre, le Sea-Watch a pu secourir 58 personnes. Quarante-sept autres sont repartis avec la marine libyenne. Cinq migrants, dont un nouveau-né, sont morts pendant l’opération de sauvetage. Quinze autres migrants se sont noyés avant même l’arrivée des secours.

Source : infomigrants